Mur des noms à Schirmeck

Publié le Lecture 5 min

44 000 noms pour ne pas oublier

Un nom. Puis un autre. Et encore un autre. Près de 44 000 au total.

À Schirmeck, au pied du Mémorial Alsace-Moselle, le nouveau Mur des Noms donne à voir l’ampleur d’une histoire longtemps difficile à raconter : celle des Alsaciens et des Mosellans morts du fait de la Seconde Guerre mondiale.

Soutenu et porté par la Région Grand Est et installé à Schirmeck, dans le prolongement du Mémorial Alsace-Moselle, le MUR DES NOMS est un projet mémoriel majeur, né d’une longue attente, construit avec les historiens, les associations, les familles et les acteurs de la mémoire, pour rendre visibles près de 44 000 destins d’Alsaciens et de Mosellans morts du fait de la Seconde Guerre mondiale.

Mais derrière le nombre, immense, il y a d’abord des personnes.

Des hommes, des femmes, des enfants. Des incorporés de force. Des soldats sous uniforme français. Des résistants. Des victimes civiles. Des Juifs persécutés et assassinés. Des nomades et « tsiganes », des patients psychiatriques, des homosexuels, des Témoins de Jéhovah victimes de la répression et des persécutions nazies. Autant de trajectoires différentes, parfois profondément antagonistes, réunies aujourd’hui dans un même lieu, mais sans confondre leur histoire.

Rendre aux chiffres des noms, et aux noms des histoires

Entre 1940 et 1945, l’Alsace et la Moselle connaissent une situation unique en France : annexées de fait par l’Allemagne nazie, elles subissent pendant plus de quatre années un régime totalitaire et une politique de nazification.
En août 1942, le service militaire obligatoire est imposé. 130 000 Alsaciens et Mosellans sont incorporés de force et envoyés au combat. Près de 30 000 meurent. Les incorporés de force sont le groupe numériquement le plus important, mais ils ne sont pas les seuls : soldats français, résistants, civils et victimes des persécutions sont également frappés. À ce jour, 44 000 parcours d’Alsaciens et de Mosellans morts à cause de la guerre ont été identifiés.

Le Mur des Noms leur restitue ce que les statistiques finissent parfois par effacer : une identité.

C’est sans doute là que réside sa première force.

On ne regarde plus « 44 000 victimes ». On rencontre Albert Moszkowicz, maître-tailleur engagé dans la Légion étrangère, déporté à Auschwitz-Birkenau et assassiné en 1943. Rodolphe Stoldick, incorporé de force et mort à 23 ans sur le front de l’Est. Jeanne Enselme, sage-femme, déportée à Ravensbrück pour avoir aidé des réfractaires. Paul Steinmetz, 15 ans, tué par un éclat d’obus pendant la bataille d’Alsace.

L’Histoire retrouve ici des prénoms, des visages, des familles.

Un lieu né d’une mémoire complexe

Cette simplicité apparente, inscrire des noms, ne doit pas masquer la difficulté du projet.

Impulsé dès 2007 par des descendants d’incorporés de force, le projet a d’abord été porté par la Région Alsace, puis repris par la Région Grand Est. Sa conception n’a rien eu d’un long fleuve tranquille. Les débats suscités par une première version ont conduit la Région à consulter les acteurs concernés et à s’appuyer sur un conseil scientifique pour repenser le projet. Le Mur tel qu’il existe aujourd’hui est le fruit de ce cheminement, de la recherche historique et d’un dialogue patient entre des mémoires parfois douloureuses.

L’ambition n’était donc pas simplement de construire un monument. Il fallait nommer sans confondre, reconnaître sans simplifier, expliquer sans juger à la place de l’Histoire. Et créer un lieu capable à la fois de recueillir les familles, de transmettre aux nouvelles générations et de continuer à évoluer au rythme de la recherche.

Cette histoire invite à l’humilité.

Un monument qui n’est pas figé

C’est l’une des singularités les plus intéressantes du Mur des Noms de Schirmeck : il utilise le numérique non pour mettre la mémoire à distance, mais pour continuer à la construire.

Les noms apparaissent en lumière sur les murs sombres. Des dispositifs interactifs permettent de comprendre les différentes catégories de victimes, de rechercher une personne et de découvrir des parcours individuels. Une centaine de biographies rédigées par des spécialistes viennent donner chair à ces destins.

Surtout, le monument repose sur une base de données évolutive. Plus de 44 000 fiches individuelles sont déjà documentées à partir de références scientifiques et d’archives. Mais cette base peut être corrigée et enrichie au fil des recherches et des documents encore conservés par les familles.

Les descendants peuvent encore apporter une photographie, un document, un fragment d’histoire. Chercheurs, historiens, associations et familles contribuent ainsi à une mémoire qui ne prétend pas être définitivement achevée.

Transmettre, surtout

Il y a enfin un enjeu qui dépasse le monument lui-même : celui de la transmission.

Ateliers pédagogiques, collecte d’archives familiales, travail avec les associations mémorielles, rencontres intergénérationnelles… Le Mur a été pensé pour permettre aux nouvelles générations de comprendre ce qui s’est joué ici.

Le podcast « Entre nuit et lumière » poursuit cette ambition. En dix épisodes, historiens, descendants, archivistes et témoins redonnent voix à des parcours individuels pour éclairer l’histoire collective de l’Alsace et de la Moselle.

De Schirmeck à Paris, New-York… la force universelle d’un nom

Quand le nom redonne une dimension humaine à l’Histoire

Le Mur de Schirmeck appartient désormais à une forme mémorielle que l’on retrouve ailleurs dans le monde : celle du nom comme réponse à l’immensité du nombre.

À Paris, le Mur des Noms du Mémorial de la Shoah porte les noms de 75 568 Juifs déportés de France, dont 11 400 enfants. Là aussi, la mémoire reste vivante : sa rénovation a permis d’apporter des milliers de corrections et d’ajouter des noms grâce au travail documentaire et aux informations transmises par les familles.

À New York, sur le site de Ground Zero, le 9/11 Memorial a fait du nom le cœur même de son dispositif. Autour des deux immenses bassins aménagés dans les empreintes des anciennes tours jumelles sont inscrits dans le bronze les noms des 2 983 personnes tuées lors des attentats du 11 septembre 2001 et de l’attentat contre le World Trade Center de 1993. Leur disposition elle-même raconte quelque chose des vies disparues : les noms ne suivent pas un simple ordre alphabétique. Ils ont été rapprochés en fonction des lieux, des liens professionnels, amicaux ou familiaux, et des demandes formulées par les proches. Ainsi, ceux qui étaient liés dans la vie peuvent aussi l’être dans le mémorial.

Les histoires, les époques et les circonstances ne sont évidemment pas comparables. Et il serait justement contraire à l’esprit de ces lieux de chercher à les confondre.

Mais de Paris à New York, et désormais à Schirmeck, un même geste traverse les mémoires : lorsque les chiffres deviennent trop grands pour être réellement appréhendés, revenir au nom.

Parce qu’un nom n’est jamais une statistique. Il dit qu’une personne a existé. Qu’elle a eu une famille, une histoire, des liens, parfois des projets interrompus.

Inscrire un nom, c’est redonner une place à une existence singulière dans l’Histoire collective.

À l’entrée du Mur de Schirmeck, quelques mots du poète alsacien Claude Vigée donnent peut-être la mesure la plus juste de ce lieu :

« À ceux que mon cœur aime
Et dont il se souvient. »

Le Mur des Noms – Mémorial Alsace-Moselle, Allée du Souvenir Français, 67130 Schirmeck

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